Le temps presse encore plus lorsqu’on devient parent, mais à certains moments, il se suspend, et le petit homme dont les yeux transpercent les vôtres sans fin a un goût d’éternité, d’éternel présent.
C’est en effet une année un peu spéciale. Après un petit couac dans la mécanique en fin d’année précédente, tu passes la plus grande partie de ton année 2018 à « être enceinte ». Et ça en occupe du temps et de l’espace ! Si tu parviens peut-être moins à écrire, tu as la soif de lecture en crue. C’est aussi ton corps engrossé qui t’impose une lenteur à laquelle tu n’es pas habituée et une flemmardise à simplement lire et à te laisser porter par les mots des autres.
11 février 2018
En relisant M Train de Patti, j’interroge ma propre façon de ne pas m’attacher aux détails.
Je me demande comment faire cela, comment avoir un esprit si éclairé pour voir ce que les autres ne voient pas ou survolent. Je me demande également si je n’ai pas moi-même été ainsi. Je crois me souvenir d’une période de ma vie où je captais les détails de la scène, ces détails qui contenaient les sentiments, les émotions, les essentiels. Aujourd’hui, j’ai l’impression de ne plus prendre suffisamment le temps pour tout simplement regarder.
C’est bien une question de temps et d’être pleinement présent dans l’instant afin de pouvoir capter les nuances, les fugacités, les plus petits éléments que le regard ne capte pas quand il ne fait que passer sur la surface de l’instant. Toujours cette question du temps contre laquelle je ne semble jamais finir de lutter et qui prend toujours une nouvelle forme afin de me tromper.
Écrire sur rien, c’est facile, dit Patti dans M Train. Pourtant, son livre est fait d’instantanés concentrant un tout : celui de l’instant, de ses détails, de ses nuances, de tout ce qui fait de lui un élément extraordinaire (comme l’est tout instant) au sein d’une vie ordinaire.
En fait, n’écrit-on jamais sur rien car même le rien est quelque chose.
En début d’année, et durant le premier trimestre, tu as encore suffisamment d’énergie. Tu continues tes recherches et lectures pour nourrir la gestation de ton roman familial, Atom Heart Mother. Encore des livres d’histoire autour de l’Occupation : Les Années noires, vivre sous l'Occupation (Henry Rousso), La Bataille de l’enfance : Délinquance juvénile et justice des mineurs en France pendant la Seconde Guerre mondiale (Sarah Fishman), Les Français au quotidien, 1939-1945 (Eric Alary), Des jours sans fin : Mauthausen III (Christian Bernadac), témoignage des camps de concentration. Ainsi que des fictions autour de la Seconde Guerre mondiale : Les Âmes grises (Philippe Claudel), Suite française (Irène Nemirovsky), Inconnu à cette adresse (Kressmann Taylor). Et aussi des fictions interrogeant le lien familial, l’autobiographie, la maternité, les relations mère/fille : La Servante écarlate (Margaret Atwood), La Charrette bleue (René Barjavel), Le Club des incorrigibles optimistes (Jean-Michel Guerassia), Les Trois quarts du temps (Benoite Groult), Mémoire de fille (Annie Ernaux), Le Secret du bayou (John Biguenet, également suite des lectures américaines, non sans rapport avec ton bayou français d’origine…), Les Seize arbres de la Somme (Lars Mytting).
Contrairement à une opinion trop répandue, ce n’est pas en tuant ses parents que l’on devient adulte, mais en tuant l’enfant de ses parents, une cible parfois beaucoup plus difficile.
Benoite Groult. Les Trois quarts du temps. p. 241.
3 juillet 2018
Je suis plutôt attirée par la lecture depuis quelques semaines. Les livres lus s'enchaînent, je suis en phase d'absorption comme dirait S. qui, elle aussi, se sent plutôt versée dans cet élan en ce moment. Les périodes de lecture sont importantes dans l'artisanat d'un écrivain. C'est comme s'il fallait revenir régulièrement puiser de l'énergie créatrice chez les autres.
Activité dépendante de l'écriture, je prends donc aussi beaucoup de notes par-ci par-là pour Le Shaker et relève de nombreuses citations. En d'autres termes, c'est dans la tête des autres que j'ai envie de creuser actuellement, pas dans la mienne. Il semble qu'en ce qui concerne la mienne, je l'ai tellement raclée et malaxée qu'il lui faille un temps de repos et d'absorption extérieure pour être de nouveau à même d'écrire un livre aussi psychologiquement épuisant qu'Echoes.
Et puis, il y a des livres d'été et des livres d’hiver ; Echoes est sans aucun doute un livre d'hiver. C'est-à-dire que je ne peux envisager de l'écrire devant une fenêtre grande ouverte laissant pénétrer une brise de plus en plus pressante annonçant un orage, mais plutôt dans la chaleur du chauffage et des grosses chaussettes, d'autant qu'il est beaucoup question de Noël et de périodes hivernales.
16 novembre 2018
De voir tous mes livres rassemblés pour la première fois dans une vraie bibliothèque et un espace de lecture et d’écriture rien qu’à moi me donne envie de me plonger dans ma bibliothèque pour enfin lire tous ces livres qui m’attendent depuis parfois des années. Et j’ai envie de tout lire. Tout ce qui me passe sous la main me donne envie sans discrimination. J’ai envie d’être un peu transportée par d’autres, peut-être aussi de côtoyer de multiples univers pour m’inspirer un nouvel élan.
Durant l’été, un bercement musical : Patti Smith : Horses de Véronique Bergen, Damien Saez : à corps et à cris de Romain Lejeune, Les Années 70 : premiers écrits de Patti Smith, Jazz de Toni Morisson, et 33 révolutions par minute de Dorian Lysnkey.
En parallèle donc, un autre élan : nostalgie de l’enfance. Peut-être en cause ces bien-connues hormones ! Mais il y a franchement pire comme dérèglement puisque ça donne : Jean de Florette et Manon des sources (Marcel Pagnol), Amie de ma jeunesse (Alice Munro), Les Aventures de Sherlock Holmes (Arthur Conan Doyle) et Conversation avec l’ange (Nick Hornby).
Et puis, qui dit maternité, dit création, donc écriture : Les Artistes ont-ils vraiment besoin de manger (collectif orchestré par Martin Page, lu à la maternité), Manderley for ever (biographie de Daphné du Maurier par Tatiana de Rosnay), V.W. ou le mélange des genres (sur Virginia Woolf, par Agnès Desarthe et Geneviève Brisac), et Un été avec Montaigne, Un été avec Proust, Un été avec Baudelaire d’Antoine Compagnon.
Et puis, toujours un peu de culture subversive, histoire d’ouvrir les chakras avec Comment je vois le monde d’Albert Einstein, Ici Londres, Une histoire de l’underground londonien depuis 1945 de Barry Miles et Eden springs de Laura Kasischke.
Et même si tu écris moins, tu n’arrêtes jamais complétement. C’est l’année de ton Sitting in a dream sous l’influence des Chroniques de l’oiseau à ressort d’Haruki Murakami, encore lui.
Fin d’année. La nouvelle chambre d’à côté, peuplée de jouets, de guirlandes lumineuses et d’un petit lit, est occupée. Congé maternité intemporel et déconnecté du reste du monde. C’est l’hiver, le cocooning, les premiers contacts, l’apprentissage autant pour lui que pour toi, d’un nouveau monde. Ce petit être d’à peine cinquante centimètres évacue pour un temps toute notion de temps pour ne garder que celui qui est réel : le présent. Plutôt que de le poser dans son lit une fois endormi, tu passes de nombreuses siestes à le garder dans tes bras, lovés sur le canapé, lui si bienheureux, toi lisant. Tu commences la série des Harry Potter que tu finiras en 2019. Mais pas que des livres si anodins que ça. Des voix intimes. Celles de femme (Certaines n’avaient jamais vu la mer de Julie Otsuka), de mère (Esprit d’hiver de Laura Kasischke) et de fille (Ça aussi ça passera de Milena Bosquets).
Des lectures dont l’intensité est peut-être encore plus accrue par la présence dans le creux de ton bras contre ta poitrine.
Sven Birketts nous dit : « Lecture et écriture, lecteur et écrivain. Se pourrait-il qu’à un certain niveau, il n’y ait pas une si grande différence entre ces deux activités, seulement la manifestation du flux et du reflux de la conscience, une manière de défaire et de refaire le puzzle intérieur aux pièces innombrables intriquées ? C’est ainsi que tout lecteur authentique fait œuvre d’écriture et tout scripteur authentique fait œuvre de lecture, et toute personne qui cherche à prendre conscience de soi se lit et s’écrit. Écriture et lecture constituent le recto-verso du langage, lui-même médium de notre conscience profonde. »
Trudy Bolter. Figures de l’écrivain dans le cinéma américain : itinéraires de la voix baladeuse.