Dernier portrait de lecteur, ensuite je m’arrête là. Surtout, je crois, parce que ce que je voulais démontrer (ou simplement me démontrer à moi-même), avec cette histoire de « carrière de lecteur », a été amplement argumenté et étayé d’exemples concrets, et que poursuivre – si ça ne l’est pas déjà – relèverait d’un plaisir solitaire autocentré. 
Car j’ai fait ce travail en songeant à un potentiel lecteur mais n’était-ce pas simplement par pur plaisir égoïste de traverser à nouveau cette bibliothèque personnelle, peuplée également de livres fantômes, comme le narrateur de L’Ombre du vent parcourant le cimetière des livres oubliés ? À qui tout ce blabla va-t-il servir ? Encore et toujours - n’est-ce pas Ell’ ! – cette question de la légitimité d’écrire si ce n’est pas pour « être utile ».
Mais la littérature et les livres ne sont pas utiles en soi, non, ils sont simplement essentiels. Et je me réconforte en pensant au Journal d’un lecteur d’Alberto Manguel, qui se donne un an pour relire ses propres livres essentiels et en faire un journal de lecture. Il aurait pu lui aussi à tout moment s’interrompre et se dire « à quoi bon ? » mais…
Ce que je suis en train d’écrire sera étiqueté « essai » ou «non-fiction » mais après tout, le passé est-il autre chose qu’une fiction ? Ma lecture de Martin Page et Siri Hustvedt m’a appris cela et je le porte en moi chaque jour.
De mon point de vue, les livres que je lis sont de la matière génétique que j'incorpore. Je me les greffe, ils m'aident à mieux vivre et à mieux respirer, ils m'aident à tenir le coup et à inventer (et à contre-attaquer). Je n'ai jamais considéré les livres comme des objets prestigieux, d'étude ou de commentaire. Dès l'enfance, il a été clair pour moi que les livres, c'était de la biologie, je les synthétisais dans mon corps et dans mon âme. Un livre qui ne change pas ma vie, qui est seulement intéressant ou brillant, n'a aucun intérêt. Je ne demande qu'une chose à un livre : qu'il soit un être vivant bouturable.
Martin Page. Postface au Manuel des survie et d’écriture. p. 177-178.
Chaque année, de nouveaux livres essentiels (classement subjectif) viennent rencontrer les livres essentiels précédemment découverts. Ils parlent entre eux, se complimentent, se chamaillent, s’entrechoquent et s’imprègnent. Je suis, lecteur, leur caisse de résonnance particulière, et je suis, écrivain, celui qui fait le gâteau avec tous ces ingrédients, et le sort du four, quand il revient à d’autres de le goûter (et on sait bien à quel point tous les goûts sont dans la nature).
Depuis que je me suis mise sérieusement à l’écriture, après presque dix ans de tâtonnements (essentiels pourtant, bien que toujours lacunaires), ma carrière de lecteur est, « les trois quarts du temps », sous influence.
2019, donc. Tu reviens encore à Echoes, Ell’, que tu croyais fini, pour le remettre complétement (encore une fois ! Décidément, ce roman-là est coriace !) en chantier et lui inventer un deuxième tome. Dans Echoes 2, t’apparaît une séquence située en pleine mer, dans un phare, dont l’un de tes personnages est le gardien. Univers qui t’est étranger : il te faut donc de la documentation. Tu déniches, à la bibliothèque universitaire où tu travailles, de quoi te nourrir : fictions (Je suis le gardien du phare d’Eric Faye, Le Dernier gardien d’Ellis Island de Gaëlle Josse) et une thèse publiée (Gardiens de phare : 1798-1939 de Jean-Christophe Fichou).
En parallèle, tu songes aussi à écrire un petit opus de variations sur le Temps, alors Le Temps d’Etienne Klein, Petit éloge du temps comme il va de David Grozdanovitch, Les Souvenirs de David Foenkinos.
Mais c’est une année d’éparpillement. Une de ces années girouette où il n’y a pas un seul projet en cours mais tout un tas, et – ce ne serait pas drôle autrement -, tous en simultané. Tu retrouves une de ces périodes d’écriture durant laquelle, d’un jour à l’autre, tu passes de ce roman-ci à cet essai, et puis à cet autre roman, et puis encore une nouvelle idée qui, parce qu’elle est nouvelle et porte l’attrait de la découverte, te tient quelques jours (comme ces portraits de lecteurs), avant de bifurquer encore. Tout avance donc un peu à la fois, tout est en chantier. Et donc, besoin toujours de penser pour et par l’écriture, dans la lecture : Dévotion (Patti Smith), Anatomie de l’horreur (Stephen King), Comme un roman (Daniel Pennac), et J’écris comme je vis (Dany Laferrière).
Des tas de carnets témoignent d’années d’efforts avortés, d’euphorie découragée, de planchers arpentés sans répit. Il nous faut écrire, nous engager dans une myriade de combats, comme pour dompter un poulain têtu. Il nous faut écrire, non sans effort soutenu et une bonne dose de sacrifice, pour capter l’avenir, revisiter l’enfance et serrer la bride aux folies et aux horreurs de l’imagination pour une communauté vibrante de lecteurs.
Patti Smith. Dévotion. p. 129-130.
26 avril 2019
La lecture qui m’inspire en ce moment, c’est Daniel Pennac, Comme un roman. Un livre sur la lecture, et surtout sur la lecture à voix haute faite aux enfants et ce que devient ensuite cette tradition essentielle de l’enfance dans la vie de l’adulte. Mais Pennac ne fait pas vraiment de distinction en fait : que ce soit un enfant, un ado, un adulte, s’il dit qu’il n’a pas le temps de lire, c’est qu’il n’en a pas envie. 
Le livre de Pennac fait émerger en moi des questions et des souvenirs. Des questions d’abord : d’où vient chez moi cette soif de lecture aussi vorace et hétéroclite ? Je n’ai pas souvenir de grands moments de partage de lecture avec mes parents. Oh peut-être d’une période durant laquelle mon père me lisait des Astérix le soir au lit. Ou ces soirées d’adolescence pendant lesquelles ma mère et moi lisions chacune dans nos chambres séparées par un petit couloir : vue sur le lit de l’autre en train de lire. Peut-être aussi ces quelques livres partagés avec elle quand ils l’intéressaient, mais très peu car nous ne lisions pas les mêmes choses. Et puis des lectures faites à mon petit frère qui ne savait pas encore lire : souvenirs mémorables de La Sorcière de la rue Mouffetard.
Comme j’aurais aimé avoir un professeur comme celui dont parle Pennac, un professeur qui revient à l’essentiel, la matière : pour enseigner la littérature aux élèves, il lit tout simplement, à voix haute. J’ai toujours été fascinée par le professeur Keating du Cercle des poètes disparus qui, lui aussi, plutôt que de longs discours, lit les textes aux élèves. C’est effectivement si simple que plus personne n’y pense : pour faire aimer, pour partager, pas besoin de matraque et de prescriptions, mais laisser la liberté d’accéder au(x) chemin(s) par soi-même, offrir la matière brute – le texte, la chanson, le film – et laisser faire le lecteur. On sous-estime toujours les lecteurs, on ne croit pas qu’ils seront capables de comprendre un texte sans fournir des explications et analyses circonvolutionnels. Ce sont ces lecteurs là aujourd’hui peut-être qui, brimés de lecture pendant leurs années d’enseignement, attendent d’un livre qu’il leur explique tout de A à Z de façon limpide et explicite ou qui ne lisent tout simplement pas du tout…
Tu retrouves, cette année-là, des auteurs déjà tous croisés et décidément tous source d’inspiration car d’interrogations et de foisonnements quant à ton propre artisanat.
Tes lectures ne vont pas assez vite pour suivre le vent de tes projets d’écriture. Ainsi, tu lis Dolce agonia (Nancy Huston), livre qui t’inspire pour Echoes, au moment où tu es en train d’écrire quelques fragments d’Atom Heart Mother qui est inspiré aussi par Une parenthèse espagnole (Sylvie Gracia) lu dans le temps où tu travailles à Echoes. Tu lis Extrêmement fort et incroyablement près (de Jonathan Safran Foer), inspiration pour Atom Heart Mother, alors que tu es de nouveau en train de travailler sur Echoes.
Et puis après ! Il entre tellement de gens dans votre vie, il en sort tellement ! Des centaines de milliers de gens ! Il faut garder sa porte ouverte pour qu’ils puissent entrer ! Mais ça veut dire aussi qu’il faut les laisser sortir !  
Ton été est occupé avec cette idée de livres jeunesse autour de figures culturelles. Tu veux commencer par Bob Dylan, alors Bob Dylan, une biographie (De François Bon), Dylan électrique, Newport 1965 (de Elijah Wald), mais tu ne sais plus qui, des lectures ou de l’écriture, a enclenché le premier pas.
6 mars 2019
Je suis par contre très bonne réceptrice : j’ai depuis presque six mois une grande soif de lecture et cède plus souvent à la lecture qu’à une activité d’écriture. Ma grande aspiration est de me retrouver dans une maison isolée pour lire à longueur de journée dans le calme et la tranquillité.
Pour ces raisons, et pour des contingences nouvelles de temps dans le rythme de ta vie personnelle, beaucoup moins de place pour les lectures piochées au hasard de ta bibliothèque et sans utilité directe avec ton artisanat : Cœur de pierre de Pierre Péju, Les Saisons de la solitude de Joseph Boyden, et Bandini de John Fante (poursuite de ton cycle américain qui n’en est plus un tellement il dure).
Encore des retrouvailles avec les vieux copains : Martin Page (On s’habitue aux fins du monde), Mickaël Auffray (Vous êtes ici), Irène Nemirovsky (Jézabel).
On ne vit pas au présent. C’est de là que viennent nos problèmes. On vit le plus souvent dans une excroissance du passé. Aujourd’hui n’existe pas vraiment. Demain est perdu avant de naître.
Martin Page. On s’habitue aux fins du monde. p. 87.
Et quelques curiosités, parce que tu es curieuse et voilà tout : Une vie (Simone Veil), Le Traité de Narcisse (André Gide) et La Voie de la non-violence (Gandhi).
Il y a tellement de livres dans ta bibliothèque qui sont à lire encore que tu décides de te tenir déjà à cet objectif et de ne pas en acheter d’autres avant d’avoir tout écumé. Mais tous les lecteurs avides savent qu’il est tout aussi plaisant d’acheter des livres (avec toutes les promesses de joyeuses heures de lecture en perspective) et de les ranger sagement dans sa bibliothèque, en attente, savoir qu’ils sont là, à attendre le bon moment, à n’attendre que vous, que de les lire.
Et voilà que s’achèvent mes portraits de lecteurs. J’aurais dû les mettre au pluriel car, si la carrière d’un lecteur s’augmente toujours, c’est bien d’une multitude.
Grand soleil dehors. Vue sur la cour de l’immeuble de derrière. Du haut de ma mezzanine/cabane/bureau, enfermée par ce temps - mais il fallait cela. Je ne pensais pas avoir l’occasion de finir ce cycle cet après-midi - mais la sieste de mon fils dure encore et ce depuis plus de trois heures - ni de pouvoir le faire ici - dans mon repère, occupé en ces temps de confinement par mon compagnon en télétravail.
Edgar Morin, dans une interview donnée au Monde il y a un mois, prédisait que cette période d’enfermement sanitaire déboucherait sur un regain de curiosité culturelle. Moi, je n’ai eu qu’un élan vers le passé, et encore n’est-ce qu’un passé qui a été synthétisé, en moi, et sur ces pages.
Une bibliothèque, ce serait donc d'abord cela : un réservoir à relectures potentielles. Selon ce principe : je veux pouvoir être sûr, même si l'occasion ne se présentera jamais, de pouvoir un jour accéder à telle œuvre, dans cette édition annotée, et retrouver l'émotion de ma première lecture. À n'importe quel moment, tirer l'exemplaire, le feuilleter, me souvenir d'une citation repérée en un clin d'œil, dont j'ai gardé la mémoire visuelle dans l'espace linéaire du volume. Mes livres ont cette qualité entre toutes : ils sont disponibles. Disponibles à la relecture.
Laure Murat. Relire, enquête sur une passion littéraire.
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