Bon d’accord, je sais que j’avais dit que je m’arrêterais là, mais clôturer ma galerie de portraits sur un chiffre impair et donc pas rond, c’est pas assez carré pour moi. Et puis, surtout, je viens de trouver une nouvelle utilité à un de mes petits outils d’artisan - petite découverte personnelle en point d’exclamation qui n’enthousiasmera que moi, j’en ai conscience. Je note quotidiennement les livres commencés et les livres terminés sur la page dédiée aux livres lus du mois dans mon Bullet Journal ; et je réalise encore combien cet outil n’est pas seulement fait pour s’organiser, mais aussi pour se souvenir. Le passé, même proche, se mêle rapidement dans la mélasse de la mémoire faite d’imprécisions temporelles menant rapidement à flouer la chronologie d’une conscience qui, si dans l’instante est adepte de l’éparpillement, suit sur le long terme une ligne unidirectionnelle.
Début année 2020, période de crise existentielle, réalisation soudaine d’un embourbement (encore une fois) coloré d’un oubli de soi, régulé par le syndrome de fuite en avant ou course quotidienne à l’efficience qui finit par donner l’impression d’avoir atterri dans la maison qui rend fou.
Et, comme toujours, le rythme de la carrière de lecteur oscille en harmonie avec les élans et les baisses : en janvier 2020, ainsi, peu de livres lus effectivement, beaucoup de commencés mais peu de terminés. Et toi qui croyais que la crise n’avait émergée qu’en 2021, preuve en est qu’elle se préparait déjà depuis un moment - le coup fatal étant bien sûr le premier confinement de mars-mai 2020 qui ampute considérablement ton temps de lecture (les trajets maison-boulot et les pauses déjeuner lecture notamment) au profit de la temporalité maternelle : casquette « maman » quasi à temps plein. Preuve donc, car si la carence scripturale est pour toi un signal d’alarme, la carence en lecture en est une autre, et les deux concomitantes signalent une période de mal-être personnel.
Preuve aussi que tu es en phase de recherche dans ta carrière de lecteur : tu commences tout un tas de livres que tu abandonnes parce qu’ils ne sont tout simplement pas ce qui t’aspire/t’inspire actuellement et que tu cherches autre chose. Mais quoi, au juste ? Ainsi, Nos vies en forêt (Marie Darrieussecq), Le Livre du rire et de l’oubli (Milan Kundera), Cantiques des plaines (Nancy Huston), Le Pays où les arbres n’ont pas d’ombre (Katrina Kalda), Glamorama (Bret Easton Ellis), sont délaissés en pleine entame. Pas le bon timing peut-être pour ces rencontres, ou tout simplement pas faits pour cette rencontre. Des rencontres manquées. Mais il y en a autant que d’avérées.
Ton Bullet journal garde pourtant la trace de livres qui t’ont plu, durablement marquée, comme Les Choses de Georges Perec (dont l’éducation nationale est idiote de proposer la lecture à des adolescents car comment pourraient-ils pénétrer l’historique d’un couple à travers les âges, la lassitude, l’épreuve du Temps, eux qui en sont encore à la découverte initiale ?), Des vents contraires d’Olivier Adam, émouvant et sincère, Train de nuit pour Lisbonne (Pascal Mercier), une enquête littéraire à la Carlos Ruiz Zafon. Des livres qui viennent gonfler ton carnet de citations.
Mais, puisque tu te cherches, autant dans ton artisanat d’écriture (pas de véritable projet en tête qui te tienne en tête durant les premiers mois de cette année, si ce ne sont l’écriture de quelques fragments épars et la construction de ton site web) et dans ton artisanat de lecture, te connaissant, je sais que tu t’es dit qu’il fallait revenir aux valeurs essentielles. C’est ainsi que je vois ta reprise de contact avec Annie Ernaux (c’est depuis lors d’ailleurs que tu y reviens régulièrement : à l’heure où j’écris, je ne parviens plus à m’arrêter d’enchaîner la lecture de ses livres) avec La Honte et La Place. Tu retournes aussi dans le fauteuil de deux autres femmes qui t’inspirent toujours (d’ailleurs, je trouve que, depuis près de deux ans - ou est-ce depuis que tu es mère… ? - tu privilégies les livres écrits par des femmes et ce sont ceux qui t’inspirent le plus) : Nancy Huston et Siri Hustvedt.
La lecture de Lèvres de pierre et L’Espèce fabulatrice (Nancy Huston) - suit Lignes de faille - dévoile ton désir d’expérimenter l’écriture à la deuxième personne et de jouer avec l’autorité pronominale dans tes propres livres - l’univers d’Annie Ernaux n’est d’ailleurs pas en reste non plus de ce côté-là. Ce nouvel éveil qui entame le renouveau de ton écriture et lui redonne un nouvel élan, trouve son apothéose avec Souvenirs de l’avenir, sous l’influence directe duquel tu mets enfin sur le bureau ton projet de journal d’écriture auto-commenté qui n’était jusque-là qu’une idée persistante et récurrente. Dans Lèvres de pierre, Nancy Huston confronte sa propre histoire de formation d’écrivain (parties écrites à la deuxième personne alors qu’elle parle d’elle-même) et les années de formation de Pol Pot (à la première personne). Jeu donc sur les identités, les débuts avant l’avenir. Dans Souvenirs de l’avenir, Siri Hustvedt se confronte à son ancien-moi dont elle a retrouvé le journal intime des années de formation d’écrivain, et s’adresse parfois à elle à la deuxième personne, parle en tout cas d’elle comme de quelqu’un d’autre. Tout mijote donc dans ta marmite à toi, Ell’. Et, alors que tu songeais depuis quelques mois (voir déjà des années ?) à écrire une forme d’autobiographie de ton ancien-toi, émerge enfin cette idée précise de confrontation entre le moi actuel et tes années de formation passées (le toi ancien) ; les années à venir seront encore à étudier (et c’est donc sans fin). Mais, comme tu ne peux plus parler à la place de celle que tu as été, le moi-ancien s’exprimera directement avec les mots qui sont restés dans le temps : le journal.
C’est toute une période de ton artisanat d’écriture qui s’ouvre car tu ne cesses alors plus de jouer avec la deuxième personne. Tu remets sur le métier même ton premier roman (que tu t’étais promis de ne plus toucher), Wish you were here, et refais une vague d’envoi aux éditeurs avec cette nouvelle mouture (ce sera gagnant puisqu’il a trouvé, deux mois plus tard, un éditeur). Tu uses aussi de la deuxième personne dans ton roman, en cours depuis déjà quelques années mais qui restait là stagnant, Atom Heart Mother, et c’est tout à coup le classeur qui s’augmente de centaines de pages. Et il y a ce livre-là que je suis en train de vous écrire.
Revenons à notre portrait de 2020. Puisque tu te questionnes alors sur l’écriture et que tu as tendance à psychoter sur ta relative panne actuelle, malgré ce bouillonnement d’idées (mais que des idées, pas encore de mise en pratique), tu lis Je suis un écrivain frustré (José Angel Manas) qui te défoule un peu avec cette histoire d’écrivain en panne qui passe à l’acte de l’assassinat pour pimenter son écriture, et tu trouves du réconfort auprès de David Lodge (La Chance de l’écrivain), Alberto Manguel (Je remballe ma bibliothèque) et Haruki Murakami (Profession romancier), des habitués de ton salon.
L’incertitude de lecteur demeure jusqu’en août, lorsqu’à la fin du mois, tu constates, effarée et alarmée, que tu n’as lu qu’un seul livre durant les vacances d’été (ton fameux livre musical de l’été) : Autobiographie de Neil Young. Car, durant le confinement, avant de découvrir Souvenirs de l’avenir (et ensuite Un été sans les hommes, de Siri Hustvedt), tu n’es parvenue à lire en pratiquement quatre mois que Changer l’eau des fleurs (Valérie Perrin), Harry Potter et les reliques de la mort (JK Rowling, histoire de clore le cycle entamé durant le congé mat’), La Compagnie des spectres (Lydie Salvayre), La Vie devant ses yeux (Laura Kasischke) et La Touche étoile (Benoîte Groulte). C’est peu par rapport à ce dont tu as l’habitude. Ce n’est pas grave, et il ne s’agit jamais d’un marathon, mais je connais suffisamment le taux élevé de la dose minimale qui t’est nécessaire pour savoir que ce n’est pas assez. Et puis, les titres sont assez cocasses tout de même : impression d’être sur la « touche » ? Envie d’un temps estival seule et sans tes hommes que tu as dû côtoyer vingt-quatre heures sur vingt-quatre sans pause, sans air, sans autre chose ?
Preuve encore que l’Homme n’est pas fait pour être constamment en présence de quelqu’un, que qui que ce soit a besoin d’un nécessaire temps de distanciation des autres, et donc de soi-même.
En tout cas alertée, tu te dis qu’il faut peut-être renouveler tes horizons, faire travailler la plasticité cérébrale pour retrouver le goût, casser la lassitude. Alors, changer un peu de genre et revenir à d’autres que tu aimes aussi : y passent donc Le Charretier de la mort (Selma Lagerlöf) et plusieurs Stephen King : La Part des ténèbres (une histoire d’écrivain torturé, tiens !), La peau sur les os, Joyland. Ce qui amorce aussi une de tes lubies toujours d’actualité : tout lire de tes auteurs-amis-habitués-de-ton-salon. Mais la lecture n’est pas une domaine disciplinable chez toi, très vite tu as envie de te laisser tenter de nouveau par d’autres choses. Alors, piochés au hasard dans ta bibliothèque papier et numérique : La Disparition de Paris et sa renaissance en Afrique (Martin Page), Le Rêve (Emile Zola), Un homme qui dort (Georges Perec) et Le Livre que je ne voulais pas écrire (Erwan Lahrer) - tous deux écrits d’ailleurs à la deuxième personne… Qui a parlé de hasard ? - accompagnent tes derniers jours de la décennie.