Il est nécessaire d’étudier la littérature pour devenir écrivain. On peut puiser nos connaissances ailleurs, lancer notre curiosité et notre imagination dans toutes les directions. Je me souviens qu’à l’adolescence j’avais décidé de lire tous les livres de la collection « Que sais-je ? ». Je ne suis pas allé au bout de cette entreprise, mais j’ai toujours cet élan dirigé vers tout ce que je ne connais pas, ce qui m’est le plus étranger. Ce qui compte, c’est la curiosité, pour les arts, pour les sciences, pour tout. Bien sûr, on peut devenir écrivain si on a à défendre du conservatisme de l’enseignement et des choix esthétiques. Notre nourriture, c’est le monde, pas uniquement les livres, et encore moins la liste des livres décidé par les instances académiques.
Martin Page. Manuel de survie et d’écriture. p. 60
Je n’ai parcouru des milliers de livres de la bibliothèque, ne suis passée par d’innombrables chambres mentales et ne me suis engagée dans les couloirs dont j’ignorais l’existence que pour découvrir à la fin d’autres portes à ouvrir. Il y a toujours une autre porte et une autre chambre.
Je n’ai pas encore tout lu de ma bibliothèque privée et je n’y ai pas gardé tous ceux que j’ai lus. J’ai, à ce jour, lu près de 800 livres. Certains éternellement gravés et dont je suis encore sous l’influence, d’autres passés sans souvenir mais qui ont peut-être aussi contribué. Alors, outre ceux empruntés à des amis ou en bibliothèque, puisqu’ils ne répondent pas tous à mes critères de conservation, je les donne ou les vends (pour en acheter d’autres bien sûr). En raison d’un manque de place, il a bien fallu que ces critères soient un peu stricts.
Critère 1 : évidemment, que le livre m’a plu. Critère 2 : que j’ai relevé des passages au stylo et écrit dedans. Critère 3 : que je pense avoir envie de le relire un jour. Critère 4 : qu’il est essentiel que je le garde dans ma bibliothèque parce qu’il m’a inspirée, transportée, bref, qu’il est un atome de plus à ma composition chimique.
Il n’existe pas, selon moi, d’écrivain vierge de tout autre écrivain. Lorsque je visualise un écrivain, je vois son visage parsemé de mille couleurs, certaines par touches légères, d’autres plus marquées, qui sont autant de livres qu’il a lus et qui le composent intrinsèquement, même si le mélange final, qui aboutit à l’écriture de son propre livre, est de lui. (C’est déjà génial d’être un mélangeur !).
Il y a quelques années, Ell’, tu as eu envie de te lancer dans l’investigation des livres qui auraient pu t’influencer, consciemment ou pas, ou que tu as tout simplement lus et qui, mis bout à bout, ont peu à peu forgé ton caractère d’écrivain. J’ai souvent pu vérifier l’influence de livres lus et leur implication dans l’écriture de mes livres, grâce aux carnets dans lesquels je notais souvent la référence du livre en cours de lecture. Ils sont comme des fantômes qui ont traversé mon écriture pour y laisser une trace, une présence, plus ou moins forte et insistante.
Alors, tu as commencé à lister ta bibliothèque, et puis tu as fouillé dans tes carnets et journaux (car tu y notes souvent des citations ou des références), la liste de tes emprunts dans tes dossiers lecteurs de bibliothèques, et tu as même repéré par hasard ceux qui étaient discernables sur quelques photos. Et après, quand tu n’as plus eu que ça, tu as creusé ta mémoire.
Tu as eu envie de faire quelque chose de cette liste : un catalogue physique dans lequel tu pourrais te replonger pour te souvenir et comprendre aussi les liens avec ton écriture. C’est un peu le CV de ta carrière de lecteur. Et le terme « carrière » j’insiste n’est pas trop fort car, lorsque la lecture prend une telle ampleur dans la vie (près de 60 heures par mois, soit presque trois jours complets), qu’on y met autant d’investissement et d’énergie, c’est tout un parcours qu’on trace sous ses pas.
Alors, tu as fait des classeurs de fiches de livres lus, avec la date de lecture.
Et les quasi 800 ne sont rien à côté de ceux je veux lire. Il y a une liste aussi pour ceux-là. Mais ils sont plus de 1000, ce qui voudrait dire qu’il me faudrait encore autant de temps, et même plus, pour les lire. Mais, à 50 ans, aurais-je encore envie de lire les mêmes livres ? Et puis, j’en lis aussi beaucoup qui ne sont pas dans cette liste, parce qu’ils me tombent sous le nez, qu’on me les offre, ou que je me dis « tiens, j’aime bien cet auteur alors je vais tout lire de lui ». Donc, c’est sans faim/fin.
J’ai une tendance avouée pour la listomania depuis toujours. Ça stresse certains, moi ça me rassure d’avoir des listes pour tout ce que je veux voir, écouter, lire : c’est signe qu’il y a encore et toujours des choses à découvrir.
Je n’avais personne pour diriger mes lectures. Et je pense que ce fut bien. L’essentiel est de lire beaucoup. N’importe quoi. Ce qu’on a envie de lire. Le tri se fait après. Et même la mauvaise littérature est nourricière. La seule littérature stérilisante, la littérature prétentieuse, philosophisante, cuistre, est sans danger pour les enfants parce qu’ils ne peuvent pas pénétrer dedans. Ils la rejettent, comme ils tournent le bouton de la T.V. au moment des discours politiques. Ce sont des sages.
René Barjavel. La Charrette bleue. p. 118-119
[…] il ne serait pas difficile de réunir des faits prouvant que la grande saison de la lecture se situe entre dix-huit et vingt-quatre ans. La simple énumération des ouvrages lus à cette époque remplit le cœur des gens plus âgés de désespoir. Tant de livres s'offraient à nous, mais surtout quels livres ! Si l'envie nous prend de nous rafraîchir la mémoire, ressortons un de ces vieux carnets que nous avons tous commencés, à un moment ou à un autre, avec enthousiasme. À vrai dire, la plupart des pages sont vierges ; mais nous en trouverons au début un certain nombre magnifiquement couvertes d'une écriture à la lisibilité étonnante. Là, nous avons noté les noms des grands écrivains par ordre d'importance, recopié de splendides passages des classiques et dressé la liste des livres à lire et là, ce qui nous intéresse surtout, nous avons recensé ceux effectivement lus, comme en témoignent les traits d'encre rouge tracés avec une vanité juvénile.
Virginia Woolf. L’Ecrivain et la vie. p. 22-23.
La relecture me fait penser à cette phrase de Valéry, qui parle du destin de « devenir fragment » de tout œuvre. On ne se souvient pas de Guerre et paix, on se souvient de fragments de l'œuvre. Pour moi, toute œuvre devient un agglomérat de scènes, très dégradées dans ma mémoire que j'ai mauvaise. Je vois ça comme des pitons rocheux, qui demeurent après l'érosion. Tous les livres auxquels je reviens, c'est une succession de pitons rocheux. Il serait intéressant de savoir si tout le monde a les mêmes ruines. Se souvient-on tous des mêmes passages de L'Éducation sentimentale ? L'érosion agit-elle de la même façon sur tous les lecteurs?
Olivier Rolin dans Relire, enquête sur une passion littéraire (de Laure Murat).