Un autre amour qui finit aux chiottes, tirons la chasse !
Mais débute ta passion pour Zweig (Vingt-quatre heures de la vie d’une femme) que tu lis depuis régulièrement, et surtout un retour de flamme, réminiscence du lycée, et une soif intarissable pour l’œuvre de Murakami. Cette année-là, La Ballade de l’impossible et Le Passage de la nuit.
De tous ces livres, cette année-là, finalement peu d’images en tête : trop boulimique peut-être. J’ai même relu il y a quelques temps Le Passage de la nuit de Murakami, persuadée de ne l’avoir jamais lu jusqu’à ce que je retrouve une impression de déjà vu au bout de 200 pages… Et ce n’est pas la première fois que ça t’arrive, n’est-ce pas, Ell’ ? Ah, la mémoire !
Le lecteur, ce personnage immobile et silencieux, qui nous intrigue depuis l’apparition des parchemins. Aujourd’hui beaucoup de lecteurs croient que la lecture n’est qu’un tremplin vers l’écriture. Tant de grands lecteurs sont devenus de mauvais écrivains. Je garde l’impression qu’il manque de mythologies autour de la lecture. On a trop de statues d’écrivains et de noms d’écrivains donnés à des rues, et rien pour les lecteurs. Même pas une importance accordée à la lecture. Le prix Nobel de lecture.
La lecture, acte de communication ? Encore une jolie blague de commentateurs ! Ce que nous lisons, nous le taisons. Le plaisir du livre lu, nous le gardons le plus souvent au secret de notre jalousie. Soit parce que nous n’y voyons pas matière à discours, soit parce que, avant d’en pouvoir dire un mot, il nous faut laisser le temps faire son délicieux travail de distillation. Ce silence-là est le garant de notre intimité. Le livre est lu mais nous y sommes encore. Sa seule évocation ouvre un refuge à nos refus. Il nous préserve du Grand Extérieur. Il nous offre un observatoire planté très au-dessus des paysages contingents. Nous avons lu et nous nous taisons. Nous nous taisons parce que nous avons lu. Il ferait beau voir qu’un embusqué nous attende au tournant de notre lecture pour nous demander : « Aloooors ? C’est beau ? Tu as compris ? Au rapport !» Parfois, c’est l’humilité qui commande notre silence. Pas la glorieuse humilité des analystes professionnels, mais la conscience intime, solitaire, presque douloureuse, que cette lecture-ci, que cet auteur-là, viennent, comme on dit, de « changer ma vie » !