J’étais, paraît-il, une enfant solitaire et renfermée. Je devinais parfois quelque ton de reproche dans le grave que prenait la voix de mes proches lorsqu’ils faisaient cette constatation : « Justine est dans son monde ». Je surprenais aussi une forme d’attendrissement se mêlant à la vibration de leurs cordes vocales, un trémolo soudainement sentimental : « Elle a son propre univers, avec ses livres, sa musique et ses dessins. ».
Je pense avoir toujours su que ce monde intime est une force vive et inébranlable. C’est un monde insubmersible, incompréhensible pour les autres, et dont je suis seule à connaître l’agencement et les recoins. C’est une intimité indestructible, une force intérieure, tranquille, imperturbable ; c’est au sein de cet espace que je puise ma force : la culture.
C’est pour moi une entité omniprésente, une amie à part entière. Elle est vivante, elle est soutien, moments d’intenses partages, attentive. Elle demande du temps et de l’énergie et elle en donne beaucoup aussi : un investissement enrichissant. Elle n’est pas sectaire, elle accepte toutes les formes et les variations, conduite par les courants continus de la curiosité.
« Ça lui passera avec l’âge », disaient-ils parfois à propos de la musique rock, de la lecture et de l’écriture. C’était surtout les femmes d’ailleurs qui me disaient cela, pétries par l’idée qu’une femme est plus sentimentale qu’un homme et que nous finissons toutes par avoir les mêmes goûts et aspirations larmoyantes, terre-à-terre. Comme si être au monde en tant qu’artiste (et surtout pour une femme) ne pouvait être qu’une lubie infantile résultant d’un mal-être, d’une névrose qui devient dérangeante une fois parvenu à l’âge adulte.
Ils ont pourtant toujours admiré ma détermination. Ma mère racontait souvent à qui voulait l’entendre que j’étais capable de lire tout ce qui me passait sous la main : auteurs classiques, romans modernes, essais de cinéma, d’art, de sociologie, de psychologie, « Elle doit lire au moins un livre par semaine ! ». Face à une telle exposition, je demeurais silencieuse et rougissante, contente tout de même qu’ils remarquent mes capacités derrière le voile d’invisibilité que je me persuadais de porter. Je savais être pour eux un être difficilement déchiffrable et compréhensible.
N’est-ce pas encore ainsi que l’on considère l’écrivain aujourd’hui ? Reliquat de l’idée qu’un artiste est nécessairement hors de la vie, donc quelqu’un de « bizarre ».
Quelques années plus tard, j’entrais à l’université pour étudier (bien sûr) les lettres modernes. Demeure le souvenir d’une solitude physique et salvatrice car, entre les heures de cours, tandis que les autres buvaient un café ensemble au bar d’à côté, je rentrais chez moi potasser, écouter de la musique, lire ou écrire. Je n’habitais pas loin.
J’arrivais toujours en avance de l’heure du cours. Je m’asseyais par terre en tailleur, le dos contre le mur, face à la porte, et, dans le couloir silencieux perturbé de temps à autre par le murmure de groupes d’étudiants passants, je lisais. Le temps de leur passage bruyant (il m’a toujours fallu du calme pour lire), livre ouvert en mains, j’observais le sol devant moi, m’abîmant dans ses stigmates, imaginant leur provenance, visualisant des scènes et des histoires. Des volutes de poussière se posaient non loin de moi. Je me plongeais dans ma lecture, poussière parmi les poussières, volatile et anonyme. Une porte claquait tout à coup, des pas retentissaient à travers l’enchevêtrement des corridors, m’extirpant un instant. Je levais les yeux furtivement puis les détournais aussi vite : timidité maladive, volonté de transparence incurable. Je baissais obstinément les yeux vers mon livre et me concentrais sur la page. Dans un mouvement oculaire furtif, j’observais les chaussures des passants et me faisais une idée d’eux. Stéréotypes. Je jugeais également la futilité de leurs conversations.
Des étudiants de mon cours commençaient à s’amasser devant la porte, arrivant par vagues de groupes hétérogènes, bousculant le silence relatif du couloir qui nous appartenait encore, à mon livre et moi, quelques minutes auparavant.
Lorsque la porte s’ouvrait, je rassemblais mes affaires et pénétrais dans la salle pour prendre la table du fond et me remettre à lire en attendant le début du cours. Une fois celui-ci terminé, j’étais la première à sortir de la salle pour retourner chez moi.
La lecture rend parfois solitaire. Tout comme l’écriture. Mais nous sommes les seuls à créer cette solitude parfois nécessaire et bienfaisante, mais parfois seulement et pas nécessairement constante. Aucun regret de mon côté d’avoir été l’étudiante entourée d’amis imaginaires, de personnages de livres, plutôt que d’êtres de chair.
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