J’avance à pas de géants dans Echoes. En fait, de nombreuses scènes ont déjà été écrites auparavant, sous forme de nouvelles ou de fragments. J’ai répertorié ces fragments dans un classeur, en vrac, et je procède maintenant à l’assemblage pour relier. Au fur et à mesure des romans, je sens qu’une technicité se met en place.
Dans le premier, Wish you were here, je procédais déjà par fragments : ils filent entre eux une histoire parsemée de blancs. Les éléments sont livrés par instantanés et flashbacks successifs, je ne tenais pas à expliciter un lien entre ces différents fragments. C’est au lecteur de faire les connexions, de comprendre à sa manière l’histoire et la psychologie des personnages. Ce roman constate et expose les événements et l’intériorité des personnages mais ne livre ni solution ni explication. L’écriture de ce roman a été pour moi l’expérience qui m’a fait comprendre que le lecteur peut participer activement au texte, que c’est de cette participation que naît la richesse inépuisable du livre. Et je suis de ces auteurs qui ne tiennent pas à laisser le lecteur bien tranquille.
La lecture, on le sait déjà, demande une coopération entre le texte et le lecteur : après que l’écrivain a transposé en mots ce qu’on pourrait appeler ses images mentales, reste pour le lecteur à convertir à rebours ces mots en images mentales. La représentation romanesque repose sur ce double processus de passage d’un imaginaire à un autre, puisque aucun roman ne peut jamais inventer un monde dans tous ses détails, qu’il ne peut en livrer que quelques éléments à partir desquels le lecteur reconstitue un monde probable en fonction des indications du texte. D’où la multiplicité des lectures possibles.
(Belinda Cannone. L’Écriture du désir, p. 113)
L’écriture de Wish you were here m’a permis de réfléchir au phénomène que j’ai fini par appeler « lecteur-actif ». Pas question de fainéantise de la part de l’auteur, pas question de contraindre le lecteur dans une direction, mais lui laisser justement la liberté de construire son propre livre à partir de celui, fragmenté et éparpillé, que je lui propose. Une collaboration donc. Et l’ouverture d’un espace de discussion : chaque nouvelle lecture subjective vient s’ajouter au livre lui-même.
Je me demande si ce n’est pas aussi une tentative de me rendre (moi, la personne de chair) invisible pour laisser pleine liberté au texte de se dérouler dans toutes les directions. Je suis bien celle qui a fourni le matériau, le texte, mais dès qu’il se balade entre les mains d’autres personnes, je disparais et laisse la place au lecteur de s’accaparer le livre et d’en faire sa propre version.
Je ne sais pas si j’y suis parvenue dans Wish you were here. C’est peut-être encore trop timide et il y a (malheureusement !) une fin qui apporte un éclairage sur tout le roman et donc oriente la lecture. Mais, dans l’interstice, entre le début et la fin, je crois que le lecteur peut être suffisamment libre.
Pour Echoes, mon quatrième, d’emblée, les choses se passent différemment. Je vais encore plus loin dans l’éclatement. Le temps du récit est concentré en périodes mais dispersé dans les pensées des différents personnages : phénomène de résonance entre les psychés. Le lecteur fera connaissance avec les personnages par l’intermédiaire de flashbacks instantanés, le passé venant perturber la lisibilité du présent avant que le présent ne soit même perçu par le personnage et ne se répercute dans ses pensées.
Afin de mettre cela en place, j’ai vu émerger progressivement une nouvelle technique que je nommerais bien la « technique des fragments en écho ».a
Ça, c’est une photo de mon bureau il y a quelques jours, le soir où j’ai fini le premier jet de Fantômes, mon deuxième roman. Tous ces fragments n’ont pour le moment de cohérence qu’inconsciente. Pourtant, c’est bien moi qui est en train d’écrire ce livre qui me demeure opaque.
Pour engager mon inconscient têtu à me livrer ses clés, j’ai mis au point cette technique. C’est en éparpillant les fragments devant moi que je peux me lancer dans le piochage intuitif afin de monter le livre. Une fois que j’ai tous les fragments en main (on n’est jamais sûrs mais on continue tout cahotants), reste à monter la structure. Elle restera toujours un peu brinquebalante elle aussi, mais cela participe à sa pertinence : dans son incertitude, elle est ainsi plus réaliste, plus humaine.
Alors voilà, j’ai écrit tous les fragments qui me sont venus en tête et j’ai la conviction aujourd’hui qu’il est temps de passer à l’étape suivante. Je ressens cette impulsion pour me lancer dans la structuration, quitte à rajouter d’autres fragments par la suite, alors je suis le mouvement.
Sur des fiches, fragment par fragment, je note les caractéristiques générales : événement, situation initiale et finale, personnage(s), date dans la narration. J’étale ensuite ces bouts de papier devant moi sans ordre. Et j’attends. Ça peut être long. Ça peut être très long. Je fume. Je bois un café. Je contemple la réverbération des lumières de la rue sur le blanc glacé des bouts de papier et la surbrillance noire laissée par le stylo Bic. 
Soudain, effet de focus, mes yeux sont attirés. Celui-là, ce sera celui-là le premier, je le sais. Je « sais », c’est-à-dire que quelque chose, quelqu’un, quelque part en moi, le sait. Il ne s’agit pas réellement d’un choix. Je le place sur le bord gauche du bureau, au début du sens de lecture. Et je recommence à fixer évasivement les jeux de lumière sur les papiers. Au bout d’un certain temps, le rythme s’accélère et je pioche les fragments avec plus de rapidité, poussée par un élan intuitif qui me fournit les associations, les échos.
Voilà pourquoi je l’ai nommé « technique des fragments en écho ». Bien que le mot « technique » soit un peu présomptueux : il ne s’agit là que d’une forme d’auto hypnose, de se vider l’esprit du reste pour être alerte et attentif uniquement à cet éparpillement devant moi.
C’est forcément connecté avec l’écriture fragmentaire dont je suis. Je n’écris jamais un livre de bout en bout, dans une suite chronologique, continue, impossible. C’est un rythme d’écriture saccadé et à la fois son contraire : la fluidité de l’écho.
Écho. Ce mot déjà a sa propre sonorité qui me fascine. Image acoustique qui, si on pouvait tracer son parcours, est de nature à se répandre dans toutes les directions à la fois. Flottant dans l’air, pour revenir parfois vers nous, chargé d’autres sonorités croisées au passage.
L’écho est aussi une forme d’intuition, de laisser-aller : ne pas forcer, laisser venir l’écriture et les associations, les mots, les phrases, l’histoire, les personnages. Danse lente et fluide, légère et sinueuse, mystérieuse. Danse des fragments qui se font écho.
C’est un peu difficile à expliquer et j’ai l’impression de m’emmêler les pinceaux, mais je crois pouvoir le résumer ainsi : nos relations les uns aux autres sont nécessairement incomplètes (fragmentaires), nous ne connaissons des autres que ce que nous voyons, entrevoyons et interprétons. C’est aussi valable pour les personnes qui nous sont le plus proche. Une personne est un agglomérat. Nous l’appréhendons, fragment par fragment, de ces fragments souvent qui font écho en nous. Je ne partage pas les mêmes facettes de ma vie, de ma personnalité, de mon histoire, avec un tel ou tel autre.
Je trouve souvent très cocasse cette réaction offusquée lorsqu’un ami rapporte une anecdote sur quelqu’un et qu’un autre s’exclame : « Non, il n’est pas comme ça, je le connais ! ». Peut-on être aussi catégorique ? Quel orgueil nous pousse à affirmer tout connaître (absolument tout) d’une personne, et même de celle qui partage notre vie au quotidien ? L’ami accède à une autre facette de celui que je côtoie pourtant quotidiennement. Et puis, le compagnon n’est pas une possession que je pose sur l’étagère pour qu’il y demeure, immuable, identique, toujours, laissé là à la poussière. Nous sommes des êtres vivants, mobiles, changeants.
Il est même rassurant de savoir qu’une personne ne s’arrête pas à ce que nous percevons d’elle, de comprendre que l’être humain est une entité qui se répand constamment. Je crois que toute personne est infinie. Que chercher à accéder à sa totalité, c’est l’enfermer dans un enclos en lui interdisant de déborder. Mais c’est justement le but de la vie : déborder, se répandre.
De même, l’autre, celui-là, que nous essayons de comprendre pour l’approcher au plus près de lui-même, reste ce monde auquel, réduits à nos limites, intelligentes, affectives et sensorielles, nous n’avons que très partiellement accès et que, pour tenter de la mieux connaître, nous sommes en grande partie contraints d’imaginer.
(Michel Diaz. Le Gardien du silence, p. 7-8)
Voilà l’idée métaphysique dont découle, par je ne sais quel esprit pratique, la technique des fragments en écho. Mais je ne sais pas si c’est vraiment plus clair…
Back to Top