Printemps 2003. Mes parents louent une maison en Bretagne pour une semaine de vacances familiales que je redoute d’avance. Je serai loin de mes amies et de mon petit ami, loin de mes habitudes, piégées avec mes parents, pas d’autre choix que d’être avec eux.
Je passe mes journées à ronchonner dans mon coin. Il fait trop froid. Il y a trop de vent. Il n’y a rien à faire ici. Je voudrais simplement rester seule à la location, écouter de la musique (ma période Air, et l’album 10 000 Hz legend surtout) dans mes écouteurs, lire, écrire mon journal, toute la journée. Mais non, il faut sortir, il faut visiter la région. J’y mets de la mauvaise foi et renâcle. Nous sommes venus pour visiter, pas pour rester enfermés dans une maison ! De quoi me plaignais-je ? Certains enfants ne peuvent même pas partir en vacances !
Ma mère elle-même n’est pas très enthousiaste car les journées sont froides, voire glaciales, si ce n’est pluvieuses. Se promener est un défi pour elle qui apprécie tout particulièrement les températures chaudes et le soleil.
Mais la région est belle : les Côtes d’Armor, les plages de rochers aux formes humaines que je ne me lasse pas de photographier, une ambiance sereine, comme détachée du monde.
À cette époque, je dévorais des dizaines de livres sur les légendes bretonnes, l’Ankou et les histoires de fantômes bretons. Mais les Côtes d’Armor, ce n’est pas la « vraie » Bretagne, j’aurais préféré Brocéliande. Mon père est un peu déçu parce qu’il a insisté pour venir ici en voyant ma soudaine fascination pour les légendes celtes.
Je venais d’avoir mon premier appareil photo numérique, un Pentax Compak. J’occupais mes promenades à photographier les paysages, ses formes étranges et biscornues qui me plaisaient.
Nous rentrions tôt à la location après une journée de promenade engoncés dans nos manteaux. Après le dîner, nous faisions une partie de Uno, comme cela arrivait souvent à la maison le samedi soir quand il n’y avait rien d’intéressant à la télé, avec l’album des Chansons d’or d’Aznavour qui tournait en boucle, et que nous chantions à l’unisson.
Nous restons à contempler les montagnes, puis nous nous tournons vers la maison. Elle est si vieille que les esprits eux-mêmes se sont fondus dans ses murs. Elle donne l’impression d’être habitée non par le désenchantement secret d’un seul être, mais par les jours accumulés de dix générations, leurs repas et leurs disputes, leurs naissances et leurs derniers soupirs. En ce moment, en cet instant précis, c’est un triste mélange de nouvelles et d’anciennes désillusions. Les planchers s’effondrent, et dans la cuisine modernisée le linoléum orange rivalise avec les placards en faux bois de style espagnol.
(Michaël Cunningham. La Maison du bout du monde, p. 333)
Cette semaine-là, je lisais La Maison du bout du monde. Ce livre correspondait très bien à ce que je ressentais dans cet endroit. Parfois, je ne me souviens pas même avoir lu tel livre, encore moins de l’endroit où je l’ai lu, mais je me souviens précisément de ce livre-là, pendant ces vacances-là. Aussi parce qu’il y a la photo de cette maison qui m’était apparue comme l’incarnation parfaite de la maison du bout du monde. S’il avait fallu, m’étais-je dit, que je lise précisément ce livre-là à cette période-là, et qu’il me fasse un tel effet, ce n’était pas un hasard. Comme si ce lieu, et aujourd’hui cette photo, et ce livre, avaient convergé vers ce point temporel fugitif et figé pour avoir la preuve de cette forme de destinée.
Cette semaine-là, chaque soir, quand la maisonnée s’endormait, je m’enfermais dans le salon, osais une cigarette, lançais mon disc man et écrivais. Je ne crois pas avoir jamais autant écrit avec une telle efficacité et une telle exubérance de feuilles, une telle immersion, que cette semaine-là. L’histoire me venait instinctivement. Mes deux personnages, Lux et Sarah, savaient très bien où elles voulaient en venir. Elles évoluaient dans des paysages bretons éventés, en proie à des afflictions d’une même violence. (J’avais également lu quelques temps auparavant Les Hauts de Hurlevent qui m’avait fait forte impression).
En rentrant à la maison, je laissais le cahier dans lequel j’avais écrit et agrafé des feuilles volantes de toutes les tailles, en évidence sur mon bureau, une histoire non achevée mais déjà bien avancée, en attendant une nouvelle vague d’inspiration pour la finir.
Au bout de quelques semaines, j’ai abdiqué : le cahier est allé dans mon coffre rejoindre tous ces écrits esquissés et inachevés, pour qu’il ne traîne plus là devant mes yeux à me défier alors que l’inspiration ne venait plus. Cette histoire que j’avais intitulée « Nos endroits paradisiaques » est toujours dans mon coffre aujourd’hui et je ne sais pas si elle aura une fin un jour.
Il faudrait sans doute pour cela que je remonte le temps, que je revienne dans cette maison bretonne, que je revive ces instants qui finalement étaient (avec le recul, l’aide du temps) agréables et conviviaux, que je veille tard dans la nuit pour continuer d’écrire. Il faudrait que mes parents ne soient pas séparés, que je vive encore chez eux, que mon petit frère n’ait pas grandi, et surtout que moi je n’ai pas commencé à vieillir.
Parfois, il faut accepter aussi que des textes se perdent dans le temps, qu’ils n’aient été là que fulgurance éphémère, mais pas en vain, jamais en vain. Car en ces vacances de printemps de l’année 2003, j’appris aussi qu’il m’était possible d’écrire plus qu’une nouvelle et de construire un roman.