Lecture d’Un monde flamboyant de Siri Hustvedt tout à l’heure dans le bus. C’est un ensemble de fragments aux formes hétérogènes (journaux intimes, articles de journaux, lettres, entretiens, etc.) parcourant la vie et les personnalités d’Harriet Burden. Forme d’enquête fictionnelle menée par Hustvedt pour tenter de capter ses différentes personnalités.
Hustvedt compile les fragments, elle ne fournit aucune explication, ne semble pas tenir à prêter de cohérence à l’ensemble, ne veut pas influencer le lecteur. Elle a mené sa propre enquête, elle a mis en regard les différentes pièces du puzzle, elle a forcément suivi son propre cheminement d’interprétations et d’analyses au cours de ses recherches, elle est sans doute parvenue à sa propre représentation d’Harriet Burden. Mais de cela il n’y a pas de trace dans son livre. C’est pour moi la preuve d’une grande forme de respect : elle ne veut pas imposer ses propres conclusions toutes faites qui, livrées ainsi sans avoir expérimenté soi-même son propre cheminement, aurait peu de profondeur pour quelqu’un d’autre. Elle offre donc l’éparpillement, lance des pistes et laisse le lecteur libre de se faire sa propre idée. Elle l’estime donc doué d’intelligence et de réflexion, capable de faire l’analyse par lui-même. Le respect du lecteur, c’est aussi ne pas imposer sa propre opinion et respecter celle du personnage.
Respect il y a aussi par rapport au personnage d’Harriet Burden qui fui les tentatives de fixation par l’intermédiaire de multiples personnalités. Hustvedt respecte son sujet et se prête même à sa forme : l’éparpillement, l’éclatement, le fragment. Elle ne cherche pas à prêter une logique superficielle. La forme fragmentaire paraît donc ici toute naturelle et permet la liberté de la polyphonie.
Poursuivant ma lecture, je réfléchis à ma propre écriture. Hustvedt compile donc les fragments dans l’ordre chronologique, elle n’a pas eu besoin d’éparpiller la narration, et cela même aurait sans doute desservi son propos en brouillant artificiellement les pistes d’une vie qui s’est elle-même vécue dans le brouillage. Les échos se font donc instinctivement chez le lecteur. Sa compréhension d’Harriet Burden n’appartient qu’à lui, à sa vigilance, aux connexions subjectives qu’il va lui-même faire entre les fragments.
Le lecteur de fragments comme tout autre lecteur participe à la révélation du sens. Plus encore, l’absence de liens formels entre les morceaux de texte pose une implication singulière du lecteur. L’alternance entre les énoncés fragmentaires et les interstices postule une ouverture et un manque. Là réside l’essence même de l’acte de lecture de fragments, à savoir le fait d’avoir donné sens par l’acte de liaison.
(Caroline Angé. « Blog, fragment et altérité »)
Voilà encore une preuve : la littérature du fragment est une littérature de lecteur-actif. C’est lui qui fait sens après que l’auteur a disposé les pièces du puzzle sur la table.
Dans cette littérature du fragment (quelle que soit la longueur des fragments), j’aime aussi que le résultat ne soit jamais absolu : chaque lecteur a devant soi un livre différent. Et en fait, c’est aussi valable selon moi pour toute littérature.
Chaque lecteur apporte sa pierre à l’édifice du livre qui ne cesse de s’agrandir, de se gonfler au rythme des différentes lectures. C’est ce qui fait la force des grands livres : ils ne restent jamais figés, ils ne rapetissent pas, s’augmentent toujours plus au fil du temps, indéfiniment.
Les livres qui suivent une seule direction sont certes moins fatigants, mais ils demeurent cantonnés à leurs propres pages. Je crois que ce qui fait la peau dure aux livres qui traversent les âges et les années vient de cette forme de liberté : le lecteur a la place d’y apporter ses propres échos.
Je savais, lecteur clandestin, que toute lecture commence par une effraction mais qu’au bout d’un moment le lecteur devient l’ami de ce qu’il a volé, que son audace ou sa persévérance lui donne un droit mystérieux sur l’univers du livre, qu’il peut enfin, fantôme-voyeur, aimer ouvertement les pages qu’il hante, se les approprier, s’en souvenir, s’en nourrir, en revendiquer désormais à la face du monde, la musique et les images.
(Pierre Péju. La Vie courante, p. 142)