L’identité m’apparaît de plus en plus comme une notion abstraite. Elle se base sur des critères définitifs qui ne nous définissent pas : photo tirée à quatre épingles, taille, couleur des yeux et des cheveux, date de naissance, situation familiale, nationalité. La cartographie de notre identité (ce qui doit me permettre de m’identifier aux yeux des autres) nous présente comme des êtres monoblocs définis par des caractéristiques sélectionnées dans des menus déroulants, une illusion du choix. Nous aurions tôt fait d’être cantonnés à ces éléments vides de sens.
Il manque la considération du temps : aujourd’hui, je me présente devant vous, incarnée dans ce jeu d’échos qui, demain, n’aura ni la même composition ni la même façon de résonner. Je suis un être mouvant dont la totalité est insaisissable.
Il faudrait une carte d’identité évolutive.
Visualisez un champ gravitationnel infini à l’intérieur d’un crâne, voyez la multitude d’atomes qui s’y baladent, multipliez par l’infini les possibles connexions.
Ma carte d’identité évolutive serait une liste sans fin au bas de laquelle chaque jour j’ajoute un nouvel élément, ou une nouvelle nuance à celui qui existe déjà.
Cet élément peut être de forme, de poids et de taille divers. Il peut être corporel, sentimental, émotionnel, sensationnel. Il peut être désir, dégoût, aspiration. Il est découverte et transformation constantes. Il est un composant parmi le nombre infini des clichés de moi à la minute.
J’aimerais que cette carte permette également d’incorporer les éléments culturels, que je puisse y dire : « Aujourd’hui, je suis tel livre, telle chanson, tel film, … ».
Chaque élément d’une vie dit beaucoup (et si peu à la fois) de nous sur ce que nous avons été, senti, fait, à cet instant-là. Il en résulte pourtant d’infimes ou de puissants échos (souvent insoupçonnés) à travers le flux du temps, une influence mouvante.
Pour prendre l’exemple des livres : c’est un peu l’idée du Huxley de Fahrenheit 451 poussée à l’extrême. Ces personnages qui, afin de lutter contre l’extermination de la littérature, apprennent un livre par cœur et se présentent ainsi : « Bonjour, je suis Le Prince de Machiavel. » Et si, chaque jour, nous étions un livre différent ? Ça ne paraît pas plus absurde qu’une carte d’identité définissant une personne par son aspect corporel et son statut social. D’autant plus que nous sommes tous au fait de la vieillesse du corps et de l’instabilité sociale (changement ou perte d’emploi, divorce, …).
Je suis en mesure de dire par exemple qu’il y a deux ans, mon ami N. fut un temps SIVA de Philip K. Dick. Il était immergé, en parlait, le citait, en lisait des extraits, revenait sans cesse, établissait des parallèles dans n’importe quel sujet de conversation. Durant cette période d’intenses perturbations, N. a puisé dans l’œuvre de K. Dick des éléments de sa quête personnelle. Il aurait pu dire : « Bonjour, je suis SIVA de K. Dick. » et tout le monde aurait pu comprendre le maillage de son état d’esprit.
Il y a un problème dans toute mon histoire, bien sûr : tout le monde n’a pas lu SIVA de K. Dick et ne connaît pas Le Prince de Machiavel. La référence tomberait à l’eau. La société humaine repose sur des références communes. Plus l’élément est objectif, plus sa valeur est susceptible d’être connue et partagée par le plus grand nombre. C’est de cette pauvreté humaine que naissent nos désertitudes : qui est cet étranger sur la photo de ma carte d’identité ? Je ne suis plus ça.