Les livres, et en fait tout ce qui était imprimé, je les déversais en moi comme si je les jetais à la pelle dans un four incandescent et puis, chaque jour, j’engloutissais et m’employais à digérer un ouvrage, puis un autre (en trop grande quantité, sans doute, pour digérer correctement).
Haruki Murakami. Profession romancier.
S’il est vrai que, tout comme Murakami, ta rotation d’ingestion livresque a turbiné à pleine puissance durant l’adolescence, aujourd’hui je tourne encore aux alentours de trois à cinq livres lus par mois (selon la grosseur) et me sens, sans livre, déstabilisée, comme vidée de substance spirituelle. Dans la ville de ta petite enfance, l’un de tes endroits préférés est la bibliothèque municipale. Non seulement pour ses alentours (les branchages feuillus tout autour, ses recoins isolés et dissimulés) mais aussi, véritablement, pour son intérieur et ses livres. Déjà, avoir ta propre carte de lecteur était toute une aventure.
À l’adolescence, la cadence était peut-être multipliée par deux et beaucoup moins sélective qu’aujourd’hui où, ces années de voracité aidant, je sais ce que je ne veux pas dans un livre, ce qui, à moi personnellement ne convient pas, alors qu’il convient à d’autres. Les goûts avec l’âge – car, en fait, avec l’expérience et l’expérimentation – se précisent et on prend moins de temps à aller vers ce qu’on a déjà testé en concluant qu’il ne nous convient pas. Il est bon tout de même parfois d’y faire un écart et de découvrir que telle caractéristique nous plaît finalement aujourd’hui quand elle ne nous plaisait pas hier, et avec la conscience (également acquise à force d’expérience) que l’être humain se modifie sans cesse.
Les livres donc, toujours. À l’adolescence, un jonglage entre un classique et un contemporain (bien souvent plutôt américain pour cette catégorie, non par déterminisme, mais par l’attraction thématique et une manière également beaucoup plus frontale de les traiter). Les classiques te permettent d’acquérir une culture et un penchant pour la relativisation qui m’aident beaucoup aujourd’hui, car vivre toutes ces histoires, à l’intérieur de cette multitude de têtes et goûter un champ de nuances humaines infini, te permet bien vite de comprendre que ton point de vue et ta perception des choses sont uniques parmi d’autres.
Lorsqu’on regarde les choses uniquement de son angle personnel, c’est comme si le monde mijotait dans son propre jus. Le corps se raidit, le jeu de jambes s’alourdit, la mobilité en pâtit. Mais, si vous réussissez à adopter divers points de vue, si vous vous en remettez à un autre système de pensée, le monde prendra du relief, de la souplesse. Je considère que c’est une attitude très avisée pour nous, humains. Ce que j’ai appris au travers de mes lectures a constitué une riche moisson.
Haruki Murakami. Profession romancier.
Les contemporains, quant à eux, en plus de t’apporter une nouvelle nuance à ton échéancier, t’ouvraient la porte à une possible empathie réciproque. Tu découvrais des personnes en proie à des questionnements et des maux quotidiens, conséquents d’une société actuelle et d’un système que tu éprouvais chaque jour, similaires aux tiens, par certains aspects ou plus largement. C’étaient alors de nouveaux amis qui t’épaulaient, t’écoutaient, que tu cherchais à comprendre et décortiquer pour déterminer en eux ce qui faisait l’humain et le particulier.
La lecture était le seul refuge en cas d’agression en extérieur ou de déprime interne, les deux bien sûr étant concomitantes.
Ainsi, as-tu dévoré en une journée Si par une nuit d’hiver un voyageur lorsque, déçue de l’autorisation retirée à la dernière minute d’aller passer une journée à la campagne avec tes amis et ton petit ami, tu es restée enfermée dans ta chambre, revancharde, opposant ce livre de la bibliothèque municipale à tous les regards. Ainsi as-tu appris par cœur – à force de les copier et recopier dans tes cahiers – des passages des Lois de l’attraction, des Heures, de La Maison du bout du monde, qui, chaque fois, tombaient parfaitement, robes à la taille de tes émotions, sentiments et désappointements adolescents. Ainsi choisissais-tu dix livres pour partir en vacances avec tes parents (cinq classiques, cinq contemporains, ta discipline était déjà de fer), lisant la majeure partie de la journée au soleil au bord de la piscine. Ainsi, les livres ont-ils été l’un des facteurs majeurs du coup de foudre éprouvé pour ton petit ami du lycée qui, outre qu’il lisait lui aussi Les Lois de l’attraction, connaissait comme toi par cœur certains fragments de Trainspotting (le livre et le film), te fit découvrir Murakami, aujourd’hui encore parmi tes auteurs préférés.
C’est drôle aussi de voir a posteriori que les livres qui semblaient te tomber dans les mains à cette époque étaient souvent très significatifs pour toi. Tout comme tu ne t’étais pas rendu compte de la coïncidence entre la dispute en cours par téléphone entre ton père biologique et ta mère, et le fait que tu sois en train de recopier les paroles de la chanson de Saez « J’veux m’en aller », avant que ton père adoptif ne te le fasse remarquer par-dessus ton épaule en rigolant « Ça va finir par s’arranger, t’inquiètes pas ». Lorsque les relations entre ta mère et toi furent au plus mal, lors sa séparation avec ton père adoptif, tu lisais Toutes les familles sont psychotiques ; elle, quelques années plus tard, le lendemain d’une de vos disputes mémorables, Mauvaise fille, qui trônait ostensiblement sur la table de salle à manger. Quand ça n’est vraiment plus allé pour toi, que tu vivais la période de ta vie la plus déprimante et déprimée, tu lisais la saga Twilight, abandon à la frivolité, besoin de fuite et d’évasion. Tout comme les périodes sans écriture pour toi révèlent un mal-être, cela tire souvent chez toi la sonnette d’alarme : une journée sans lire est une mauvaise journée.
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