- Dirais-tu que ton écriture relève d’une écriture féminine ?
- Bien sûr ! Toute femme qui écrit se confronte de toute manière à cette catégorisation ! C’est d’ailleurs une question qu’on ne pose toujours pas aux hommes. J’ai longtemps cru qu’il ne s’agissait pas d’une catégorisation. Mais je dois bien admettre qu’elle recèle une part de vérité.
Par exemple, les hommes lisent plutôt des livres écrits par des hommes, tandis que les femmes sont peut-être moins discriminantes. Pourtant, de nombreuses femmes de mon entourage avouent qu’elles sont clairement plus attirées et touchées par l’écriture des femmes. Je devrais préciser que je choisis de lire les deux sexes indifféremment mais, lorsque j’entre dans un livre, je vois bien que je ne suis pas confrontée à la même sensibilité. Celle des hommes, même en littérature, est plus globalisante, celle des femmes entre dans le détail et creuse l’intime. Ce qu’on appelle la « littérature de l’intime » dérange par exemple plus les hommes et est presque exclusivement constituée d’écrivaines. Un homme va être choqué par l’écriture d’une femme parce qu’elle lui semble trop intime, moins universellement transposable. Alors qu’en fait, les femmes partent peut-être plus du particulier pour toucher ce qui est le plus intimement universel.
Pour donner un exemple, certains lecteurs masculins sont choqués par les livres qu’écrivent certaines femmes sur la maternité. Elles en parlent en toute franchise et révèlent autant les aspects positifs que négatifs. Un homme a du mal à accepter que la maternité puisse même avoir un aspect négatif parce que « c’est ce qu’il y a de plus beau au monde ». Mais l’accouchement, c’est aussi quelque chose de très violent, un déchirement physique, au sens figuré. Nous ne nous situons pas sur la même échelle. Je n’ai jamais remis en question la beauté de la chose mais, en tant que femme, je suis plus mesurée : il y a quelque chose du sacrifice, physique et psychologique, évènementiel et quotidiennement, qu’on demande à une femme et dont il n’est même pas question pour un homme.
- Mais là, tu me parles de lecture alors que moi je te posais la question du point de vue de l’écriture.
- Oui, parce qu’en fait, c’est de ça qu’il s’agit dans les deux cas. Quand j’écris, je ne me sens pas plus homme que femme, je suis simplement quelqu’un en train d’écrire. L’entité écriture ne fait pas de différenciation ni de discrimination.
C’est ensuite, dans la réception du texte, que le lecteur va trouver que cela « sonne » plus féminin. Mais en fait, tout ça, c’est encore de la foutaise sociale, comme lorsqu’on dit que l’émotionnel est quelque chose de l’ordre du féminin alors que tout être humain, homme ou femme, ressent, exprime et partage des émotions.
Donc, s’il y a une littérature sexuée, c’est le lecteur, pétri de toutes ces traditions sociales sexuées, qui le détermine. En fait, selon moi, la littérature a des années lumières d’avance sur notre société : elle a une sexualité indéterminée, elle a déjà compris qu’il n’y a pas de distinction à faire selon une ethnie, un sexe, une religion, etc. Il y a simplement des êtres humains, des citoyens du monde et j’espère qu’un jour tout le monde pensera de cette manière.
Je suis en train de lire L’Amérique des écrivains en ce moment et je remarque que lorsque Pauline Guéna demande aux auteurs quels sont leurs auteurs préférés ou ceux qui les influencent, les écrivains-femmes citent autant de femmes que d’hommes alors que cette parité est quasi inexistante chez les écrivains-hommes. À quelques exceptions près, comme Virginia Woolf - peut-être parce qu’elle n’a pas eu d’enfant et qu’elle est donc considérée comme incomplètement femme !
- Tu parlais de « traditions sociales sexuées », tu peux m’en dire plus ?
- Il y a encore une forme d’incommunicabilité liée à un champ social arriéré : on considère encore que les femmes devraient donner la priorité à l’enfantement, et même des femmes elles-mêmes le pensent encore !
Combien de fois questionne-t-on, au cours d’interviews, des écrivains-femmes sur leur rapport entre la maternité et l’écriture, tandis qu’on ne pose pas la même question aux hommes qui ont des enfants ? Et ça paraît naturel ! Et on est même horrifiés quand une femme ose comparer son écriture à l’enfantement. On est horrifiés quand elle ose dire qu’elle ne cédera jamais son écriture pour son « rôle de mère ». Et pourquoi, leur dit-on ? Et pourquoi ne demande-t-on pas cela aux hommes ?! Pourquoi les femmes devraient-elles être les seules à devoir faire un choix ?!
Si on fonctionnait vraiment dans une société égalitaire, on saurait tous que plus on partage les tâches (et donc aussi l’éducation des enfants), plus elles sont allégées pour chacun et plus il est possible à chacun de mener sa carrière en parallèle. On n’est pas une famille (il faudrait éradiquer ce mot qui porte en lui tellement de faux sens !) mais une équipe. Et nous sommes chacun de nous des êtres tellement riches et diversifiés qu’il faut refuser d’être catégorisés : seulement père, seulement mère, seulement écrivain ; on peut être tout ce qu’on veut à la fois.
Ça paraît logique sur le papier, et pourtant ! Malgré l’histoire sociale et l’évolution de la conception de la place de la femme (et de la place de l’homme aussi d’ailleurs !) dans la société, ça ne semble pas encore couler de source.
- Tu es une écrivaine militante ?
- Je ne crois pas qu’il faille nécessairement en faire un cheval de bataille à tout bout de champ. Je ne veux pas mener une lutte féministe à travers mon écriture, parce qu’en plus je ne suis pas vraiment féministe, c’est encore une catégorisation. Si je lutte pour quelque chose dans mon écriture, c’est en tant qu’humain et humaniste. Pour autant, je ne céderai jamais aux réactions castratrices. Je veux simplement qu’on me considère comme un être humain qui, que je sois homme, femme, amibe, a légitimité d’être et d’écrire. Alors, si tu me reposais ta première question maintenant, je te dirais : écriture féminine oui, au même titre qu’écriture masculine, et, puisqu’en fait cela ne veut rien dire, simplement écriture, point.