Outils de l'écrivain
Le journal
Le journal intime comme outil essentiel de l'artisanat d'écriture — espace de liberté et carnet d'observations.
23 mai 2022
« J'ai tout d'abord pensé ne pas t'emporter, cher journal. Devoir toujours te cacher, de peur qu'on te découvre – je suis un peu fatiguée de tout ça. Je pensais que je voyagerais plus légèrement, mais en même temps, je ressentais à quel point tu es devenu un personnage, et t'abandonner revenait à abandonner toute une part de moi-même. Ce soir, seule dans ma cabine – Henry dort dans la 656 et Hugh me manque -, j'ai pris conscience de ma solitude, de ma faiblesse, de mon besoin de toi. C'est avec un frisson de plaisir que je t'ai sorti de la boîte en fer où je conserve tous mes cahiers – une présence, une consolation. » — Anaïs Nin, Journal de l'amour
Le journal d'Anaïs Nin, débuté à 11 ans, qui s'étale sur des décennies jusqu'à sa mort, est sa plus grande œuvre. Elle y parle non seulement de sa vie mais aussi d'écriture, et sa plume diaristique devient, au fil des années et de l'expérience, de plus en plus acérée et précise.
C'est tout un art de savoir parler de soi sans parler de soi, d'être capable de s'analyser comme si on était un autre, de se regarder vivre, se prendre pour sujet afin de mieux comprendre la vie elle-même.
Je n'en suis certainement pas au niveau de maîtrise d'Anaïs ! Il faut dire que je ne suis pas très appliquée : combien de fois n'ai-je pas promis au journal de prendre le temps de venir y écrire plus régulièrement, respectant la promesse quelques jours, puis dérivant à nouveau ? Je n'ai aucune régularité. Mais le journal permet justement la liberté de venir y écrire selon les envies et les besoins. Bon, j'ai quand même une certaine expérience puisque je pratique depuis l'âge de 13 ans. Autre outil essentiel de mon artisanat, le journal est devenu, avec le carnet de citations, le deuxième pied de ma table de travail.
4 septembre 2005
En lisant le prélude de Leonard Woolf à propos de sa femme, Virginia, je suis tombée sur une évidence frappante : on écrit toujours dans son journal lorsqu'on est dans un état d'esprit négatif : colère, énervement, tristesse, déprime, mais il est rare que nous écrivions lorsque nous nous sentons bien. C'est étrange, n'est-ce pas ? La production artistique née souvent d'un état de dépression ou d'un flot négatif.
Là-dessus, je ne suis plus d'accord : la déprime tue chez moi l'expression artistique.
« Après avoir abordé certains sujets ici (l'art, etc.), j'ai senti le danger qu'il pouvait y avoir à satisfaire "mon besoin de style" dans le journal. Cela pourrait tuer sa plus grande qualité : le naturel. Je dois me couper en deux et créer quelque chose d'autre – c'est nécessaire. Dans le journal, ne dois jamais entrer le moindre désir de perfection artistique. » — Anaïs Nin, Journal de l'amour
Parce qu'on ne paraît jamais aussi vrai que face à son journal, entité toujours ouverte et à l'écoute, le reste c'est de l'écriture et donc de la transformation/déformation, des ajustements de réalité qui relèvent de la fiction de réalité (théâtre de la vie).
15 septembre 2014
Le journal est pour moi le support de ma réflexion théorique tout autant que le sont mes discussions avec les autres : une personne à qui l'on parle mais qui ne répercute que nos propres réflexions, ou celles du moi-écrivain (c'est ce que je préfère dans le journal). Cela apporte autre chose et d'une façon toute différente qu'avec les personnes humaines.
Oui, je préfère garder ces instants de partage avec les gens en moi et laisser le moi-écrivain s'imprégner de ce qu'il voudra prendre lorsqu'il sentira le besoin de prendre de la distance par rapport au monde tel qu'il s'en est imprégné et avec les fragments qu'il a retenus.
5 septembre 2005
J'ai intitulé ce carnet « En attendant quelqu'un quelque part ». Car tout d'abord on attend toujours après quelqu'un ou quelque chose… Un rendez-vous, la personne qui est en retard ou vous êtes en avance, ou surtout ces moments imprévus où l'esprit se met en branle et que vos pensées fusent à une vitesse étonnante.
Voilà, je voudrais capturer chacune de mes pensées pour l'écrire et me souvenir, pour écrire ce qui me paraît vrai car prit sur le fait. 15 août 2013
Quelle est l'utilité d'un journal après tout, ça peut paraître bien peu de choses, autocentré. Mais partant du constat des échos qui se jouent entre les êtres, pourquoi ne pas employer le « je » pour parler du « vous », du « nous », de ces choses qui nous animent et animent sans doute d'autres personnes. La vie tout simplement, comme elle vient, avec ses superficialités, avec ses éphémères, ses émotions, ses sentiments, jetés tels quels sur le papier.
Voilà pourquoi le journal d'un écrivain n'est pas « simplement » un journal intime : c'est avant tout un carnet d'observations. Observation de soi-même et des autres : engrangement de matière pour l'écriture.
Depuis mes débuts d'écriture diariste, le journal me sert aussi à ça : noter des scènes, des paroles, des éclats que je tente de capturer en quelques phrases.
9 septembre 2015
Et voilà encore un nouveau carnet, je ne sais combien encore j'en commencerai de nouveaux au cours des futures années, le rythme est finalement toujours assez soutenu, sans compter les classeurs de feuilles mobiles pour les fictions. Le coffre que j'ai eu pour mes 20 ans est plein de ces carnets et, en les rouvrant depuis quelques temps pour analyser la construction de mon écrivain, je vois combien ils sont tout aussi importants que mon travail d'écriture fictionnelle. Les carnets sont toute la base de ma créativité. 2 février 2018
Je reprends de plus en plus l'habitude d'écrire au lit comme je pouvais le faire dans ma chambre d'adolescente. Je suis toujours aussi mal installée et je fatigue toujours aussi vite à écrire dans cette position mais il semble que le soir, ce temps du coucher avant de dormir, cet intermède de lecture, est aussi un temps tremplin durant lequel le cerveau se libère suffisamment de la journée passée et ne pense pas encore à la journée à venir : le seul temps de la journée, peut-être, vraiment voué au présent.
Alors, malgré mon inconstance diaristique, je reviens toujours au journal. Parce que, comme aucun autre de mes écrits, il est l'espace de liberté.
17 décembre 2018
Je retiens ce conseil dans son sens global : on n'écrit pas mieux en se précipitant, le cerveau a besoin d'un temps pour se préparer à l'écriture, tant pis si cela prend du temps sur le temps d'écriture. Aussi, bien que j'aie peu de temps pour écrire en ce moment, je ne cherche pas à rentabiliser au maximum. Je laisse le temps à l'écriture de venir à moi.