Fragment 10
Partage de l'écriture
Les difficultés du partage de l'écriture avec ses proches.
Il y a encore quelques années, j'étais enthousiaste et euphorique, je pensais pouvoir parler librement d'écriture à mes proches. Il m'était impensable que la littérature puisse blesser puisque, pour ma part, elle m'a toujours aidée.
Ce qui est facile en fait avec un lecteur inconnu devient complexe avec un proche. Soit il vous cherche dans le livre, soit il s'y cherche lui. En tout cas, il vous juge plus durement que quiconque. Il peut brandir le livre en clamant qu'il ne vous pensait pas si malveillant. Il confond tout parce qu'il ne parvient pas à détacher votre visage de celui du livre.
L'indicible n'est pas le problème de l'écrivain. L'écrivain trouve des mots : c'est son travail. Faites-lui honte de son travail, frapper de tabou ses outils de travail : vous produirez l'indicible. (Marie Darrieussecq. Rapport de police, p. 174)
Je crois que l'écrivain doit développer une puissante résistance aux tabous et aux silences.
L'écrivain est un être hypersensible car sans empathie, pas d'écriture. Impossible d'écrire quelque chose de sincère sans cette capacité à se mettre à la place d'un autre pour voir par ses yeux.
Si l'écrivain devait craindre l'évocation d'un sujet parce qu'il est susceptible de toucher quelqu'un, il n'écrirait plus. Je le sais aujourd'hui : j'ai perdu une amie.