Fragment 14
Ne pas trop en attendre
La difficulté de parler d'un livre qu'on est en train d'écrire.
C'est curieux un écrivain. C'est une contradiction et aussi un non-sens. Écrire c'est aussi ne pas parler. C'est se taire. C'est hurler sans bruit. C'est reposant un écrivain, souvent, ça écoute beaucoup. Ça ne parle pas beaucoup parce que c'est impossible de parler à quelqu'un d'un livre qu'on est en train d'écrire. (Marguerite Duras. Écrire, p. 34)
Cette citation me revient fréquemment en mémoire pour lui trouver chaque fois une nouvelle signification. Il y a quelques années, je disais encore que je n'étais pas d'accord : le partage de l'écriture me semblait toujours possible.
Aujourd'hui, il me semble mieux comprendre les mots de Duras. Je crois aussi qu'un cap a été franchi, sans doute irrémédiable. Il est de plus en plus difficile de parler de mon écriture parce que ce que j'écris me dépasse de plus en plus.
Se cachent aussi peut-être derrière ce soudain recul dans la solitude scripturale, des déceptions. Des manuscrits donnés à des personnes qui n'en ont jamais fait retour.
Je constate cela sans rancœur. Il n'y a pas lieu d'être amer. Et cela ne signifie pas non plus le sacrifice de la sociabilité et du partage. Le partage est toujours possible, il ne faut simplement « pas trop en attendre. »